Pacification  4

Rissho Ankoku Ron
4° partie

“Traité pour la pacification du pays par l'établissement de la Loi correcte”

LE VISAGE encore plus empourpré de colère, le visiteur dit alors : « Dans les époques qui suivirent l'enseignement des trois sûtras de la Terre pure par notre maître originel, le bouddha Shakyamuni, le moine T'an-louan, après avoir d'abord étudié les quatre traités, les abandonna et accorda toute sa foi aux enseignements de la Terre pure. De même, le moine Tao-tch'ao mit de côté les multiples principes du Sûtra du Nirvana pour propager les pratiques de la terre de l'Ouest. Le moine Chan-tao rejeta les pratiques incorrectes pour établir la pratique unique de la Terre pure, et le moine Eshin rassembla des passages de divers sûtras pour composer son ouvrage, insistant sur l'importance d'une pratique unique, le Nembutsu. C'est ainsi que ces hommes honorèrent et respectèrent le bouddha Amida, et permirent à un nombre incalculable de gens de renaître sur la Terre pure.
    Il y eut un grand sage, Hônen, qui, dès son enfance, entra au monastère du mont Hiei. A l'âge de dix-sept ans, il avait déjà étudié l'ensemble des soixante volumes des écritures du Tendai et connaissait suffisamment chacune des Huit Écoles pour maîtriser l'essentiel de leur enseignement. De plus, il avait lu sept fois la totalité des sûtras et traités, et approfondi toutes les exégèses et les biographies. Sa sagesse avait l'éclat du soleil et de la lune, et sa vertu dépassait celle des maîtres d'autrefois.
Malgré tout, il s'interrogeait sur la voie qui conduit à l'Eveil et ne comprenait pas le véritable sens du nirvana. C'est pourquoi il lut et examina autant de textes que possible, médita profondément et considéra toutes les hypothèses pour finalement rejeter tous les sûtras et établir la pratique exclusive du Nembutsu. De plus, renforcé dans sa décision par une apparition miraculeuse de Chan-tao en rêves, il propagea sa doctrine aux quatre coins du pays parmi ses amis et parmi des inconnus. Pour cela, il fut considéré comme une réincarnation du boddhisattva Seishi, ou fut révéré comme une réincarnation de Chan-tao. Partout, des gens de haute comme de basse naissance inclinèrent respectueusement la tête devant lui, et des hommes et des femmes de toutes les régions partirent à sa rencontre.
    Depuis cette époque, bien des printemps et des automnes se sont succédés, de nombreuses années se sont écoulées. Et maintenant, vous insistez pour que l'on rejette les vénérables enseignements du bouddha Shakyamuni contenus dans les écrits de la Terre pure et méprisez ouvertement les écrits concernant le bouddha Amida. Pourquoi rendez-vous responsable l'époque sacrée de Hônen des désastres de ces dernières années, en calomniant délibérément les premiers maîtres de la doctrine de la Terre pure et en accablant d'injures un sage comme Hônen ? [Comme dit le proverbe,] en soufflant sur la fourrure, vous cherchez des défauts dans le cuir, en coupant volontairement la peau vous cherchez à faire couler le sang. Depuis les temps les plus anciens, on n'a jamais entendu quiconque proférer des paroles aussi néfastes! Vous devriez faire preuve d'un peu plus de retenue et de prudence. En accumulant d'aussi graves offenses, comment pouvez-vous espérer échapper à leur punition ? Le seul fait d'être assis en face de vous m'emplit de frayeur. Je vais prendre mon bâton et me remettre en route ! »

    L'hôte, en souriant, calma son invité et lui dit : « Les insectes qui se nourrissent de mauvaises herbes oublient combien leur goût est amer; ceux qui restent longtemps dans les latrines en oublient la puanteur. Vous écoutez ici mes paroles justes et vous les croyez mauvaises, vous soutenez un ennemi de la Loi comme Hônen et le qualifiez de sage, vous ne faites pas confiance à un véritable maître que vous prenez pour un mauvais moine. Votre confusion est en fait très grande, et votre offense n'est pas légère. Écoutez bien d'où vient cette confusion. Je vais vous l'expliquer en détail.
    Les doctrines que le bouddha Shakyamuni exposa au cours de sa vie peuvent être réparties selon cinq périodes distinctes d'enseignement. L'ordre dans lequel elles furent enseignées peut être établi et on peut les diviser en enseignements provisoires et en enseignements définitifs. Mais, T'an-louan, Tao-tch'ao et Chan-tao adhérèrent aux enseignements provisoires et oublièrent les enseignements définitifs. Ils suivirent les premiers enseignements du Bouddha et rejetèrent les enseignements ultérieurs. Ces personnes ne saisirent pas la profondeur du bouddhisme.
    Hônen en particulier, tout en suivant les pratiques établies par ses prédécesseurs, ignorait leur véritable origine. De quelle façon pouvons-nous le savoir ? Parce qu'il rangea dans la même catégorie l'ensemble des 637 écrits du Mahayana et les 2883 volumes de textes, ainsi que la croyance dans les divers bouddhas, boddhisattvas et divinités bouddhiques, et qu'il exhorta les hommes à "les rejeter, les refermer, les ignorer et les abandonner" tous, provoquant par ces quatre injonctions la corruption du coeur de tous les êtres humains.
    Il exposa ainsi des vues personnelles erronées, sans le moindre égard pour les explications données dans les sûtras. Ce sont les pires mensonges, et, à l'évidence, des propos diffamatoires. C'est une attitude inqualifiable, que l'on ne saurait trop sévèrement condamner.
    Cependant, tous les hommes, sans exception, croient en ses mensonges et vénèrent, son Senchaku Shû. Par conséquent, ils révèrent les trois sûtras de la Terre pure et rejettent tous les autres sûtras. Ils ne respectent qu'un bouddha, Amida, de la Terre de la béatitude parfaite, et oublient les autres bouddhas. En réalité, un homme tel que Hônen est le pire ennemi des bouddhas et des sûtras, ainsi que l'adversaire des moines sages comme des hommes et des femmes ordinaires. Ses enseignements erronés se sont maintenant propagés jusqu'aux frontières du pays, ils ont pénétré dans chacune des Dix Directions.
    Vous vous êtes indigné de m'entendre dire que les désastres actuels sont dus à une période antérieure. Je vais vous citer quelques exemples du passé pour dissiper vos illusions.
    Le second volume du Maka Shikan cite un passage du Che Ki [Mémoires historiques] qui dit : "Dans les dernières années de la dynastie Tcheou, il y eut des hommes qui portaient les cheveux longs, se promenaient nus jusqu'à la ceinture, et ne respectaient ni les coutumes ni les règles." Dans le second volume du Guketsu [commentaires du Maka Shikan], ce passage est expliqué à partir d'une citation du Tso Tchouan ?' :
"Quand le roi P'ing, de la dynastie Tcheou, déplaça d'abord sa capitale à l'est, à Lo-yang, il vit, au bord de la rivière Yi, des hommes aux cheveux en désordre qui pratiquaient des rites religieux dans les champs. Une personne de grande sagesse prédit : ‘Dans moins d'un siècle, la dynastie tombera car les règles sont déjà négligées.’ De cela, il ressort clairement que le présage apparaît d'abord et que le désastre vient ensuite."
"Yuan Tsi était un homme au talent extraordinaire, mais il laissait pousser ses cheveux en broussaille et gardait sa ceinture dénouée. Plus tard, les fils de l'aristocratie suivirent tous son exemple à tel point que ceux qui se comportaient de façon grossière et indécente étaient considérés comme plus proches de la nature, tandis que ceux qui agissaient avec retenue et correction étaient tournés en dérision et traités de paysans. C'était le signe de la fin de la famille Sseu-ma [qui régnait à l'époque]."

    De même, le Nittô Junrei Ki de Jikaku Daishi, rapporte que, dans la première année de l'ère Houei-tch'ang [841], l'empereur Wou-tsong, de la dynastie T'ang, ordonna au moine King-chouang, du temple Tchang-king, de transmettre les enseignements Nembutsu du bouddha Amida dans les divers temples. King-chouang alla sans cesse d'un temple à l'autre, passant trois jours dans chaque temple. Dans la deuxième année de la même ère, des soldats du pays des Ouïghours violèrent les frontières de l'empire T'ang. Dans la troisième année de la même ère, le gouverneur militaire de la région située au nord du Fleuve Jaune fomenta une révolte. Ensuite, le royaume du Tibet refusa une nouvelle fois d'obéir aux ordres venant de Chine, et les Ouïghours s'emparèrent à plusieurs reprises de territoires chinois. Tous ces conflits et révoltes rappelaient ceux qui eurent lieu sous la dynastie Ts'in, à l'époque du général Hiang Yu, et villes et villages furent dévastés par le feu et autres désastres. Pis encore, l'empereur Wou-tsoung entreprit une vaste campagne pour interdire l'enseignement du bouddhisme et détruisit un grand nombre de temples et de monastères. Il ne parvint pas à réprimer les soulèvements et, peu après, mourut dans la souffrance.
    Cela étant dit, il faut réfléchir au fait que Hônen vécut sous le règne de l'empereur Gotoba, à l'ère Kennin [1201-1203]. Et, comme chacun sait, en 1221, l'empereur retiré Gotoba ne parvint pas à rétablir l'autorité du trône. Ainsi, la Chine a déjà prouvé que les enseignements de la Terre pure ont provoqué la chute d'un empereur, et notre pays offre une preuve similaire. Vous ne devriez pas en douter ou penser qu'il ne s'agit que d'une simple coïncidence. La seule chose à faire maintenant est d'abandonner les voies démoniaques pour aller vers la voie correcte, de tarir la source du malheur, d'en couper la racine ! »

    Le visiteur, quelque peu apaisé, dit : « Sans considérer encore la question comme étant totalement résolue, je crois comprendre ce que vous dites, jusqu'à un certain point. Néanmoins, aussi bien à Kyoto [la capitale], qu'à Kamakura [où se trouve le quartier général du shogun], on trouve de nombreux maîtres bouddhistes éminents, qui sont les piliers des temples. Et pourtant, jusqu'à présent, aucun d'entre eux n'a fait appel au shogun concernant cette affaire ou soumis une requête au trône. Par contre, vous, personne de position modeste, vous ne pensez qu'à déverser un flot d'accusations blessantes. Vos assertions sont contestables et vos arguments ne font pas autorité. »

    L'hôte répondit : « Je ne suis peut-être qu'une personne de faible capacité, mais je me suis sincèrement consacré à l'étude du Mahayana. Une mouche bleue, lorsqu'elle s'accroche à la queue d'un cheval pur-sang, peut parcourir dix mille lieues, et le lierre vert en s'enroulant autour d'un pin élevé peut atteindre une hauteur de mille pieds. Je suis le disciple et le fils du bouddha unique [Shakyamuni], et je sers le roi des écrits, le Sûtra du Lotus. Comment pourrais-je assister au déclin de la Loi bouddhique sans que mon coeur ne s'emplisse de regrets ? De plus, le Sûtra du Nirvana affirme : "Si un moine, même un bon moine, voit quelqu'un s'opposer à la Loi et n'y prête pas attention, s'abstenant de le réprimander, de le chasser ou de le punir pour son offense, alors ce moine est l'ennemi du bouddhisme. Mais s'il fait tout pour chasser la personne qui s'oppose à la Loi, la réprimander ou la punir, alors il est mon disciple et il comprend véritablement mes enseignements." Je ne suis peut-être pas un "bon moine" mais je ne veux surtout pas être accusé d'être l"ennemi du bouddhisme". Aussi, afin d'éviter de telles accusations, en m'appuyant sur des principes généraux, je vais donner quelques explications.
    Il y a longtemps, à l'ère Gennin [1224], les deux temples Enryaku-ji sur le mont Hiei et Kôfuku-ji à Nara soumirent à maintes reprises des pétitions au trône qui conduisirent à la rédaction d'un édit impérial et d'un décret du shogunat ordonnant que les planches d'impression du Senchaku Shû de Hônen soient confisquées et amenées dans la grande salle de conférence du temple Enryaku-ji. Là, elles furent brûlées en signe de reconnaissance à l'égard des bouddhas des Trois Phases de l'existence [passé, présent, futur]. De plus, on ordonna aux serviteurs attachés au temple de Gion de détruire la tombe de Hônen à Kyoto. Par la suite, des disciples de Hônen comme Ryûkan, Shôkô, Jôkaku, Sasshô et d'autres furent condamnés par le gouvernement à l'exil dans des régions lointaines et ne furent jamais graciés. Aussi comment pouvez-vous dire que personne ne s'est jamais plaint à ce sujet aux autorités ? »

(Fin de la 4° partie...)

 

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