Porte.Dragon

Cette lettre est adressée le 6 novembre 1279 au jeune Nanjô Tokimitsu, Seigneur du district d’Ueno, qui joua un rôle crucial de protection des disciple de Nichiren lors de la persécussion d’Atsuara. Atteindre la boddhéité est plus difficile qu’obtenir rang et honneur dans la société dit ici Nichiren. Puisque la mort est inévitable, atteindre la bobbhéité devrait être notre seul objectif en terme d’aspiration spirituelle la plus élevée qui soit.

Source L&T.
Vol I. p 279.
Edition ACEP

La Porte du Dragon

On trouve en Chine une chute d'eau nommée la Porte du Dragon. L'eau y plonge d'une hauteur de cent mètres, plus vite qu'une flèche décochée par un puissant archer. On dit que des milliers de carpes se rassemblent en bas de cette chute, dans l'espoir de la remonter, et que toutes celles qui y parviennent se changent en dragons. Pourtant, pas une seule carpe sur cent, sur mille, ni même sur dix mille n'y réussit, même au bout de dix ou vingt ans. Certaines sont emportées par des courants violents, d'autres sont la proie des aigles, des faucons, des milans ou des chouettes. D'autres encore sont prises au filet, attrapées ou même transpercées par les flèches de pêcheurs postés sur les deux rives de cette immense chute. C'est dire comme il est difficile pour une carpe de devenir dragon.

Il y avait autrefois au Japon deux grands clans de guerriers, les Minamoto et les Taira. Ils montaient la garde comme deux chiens fidèles aux portes du palais impérial. Ils gardaient l'empereur avec autant de ferveur qu'un bûcheron admire la lune d'été s'élevant au-dessus des montagnes. Ils s'émerveillaient des soirées élégantes données par les nobles de la cour et leurs dames, comme les singes dans leurs arbres s'extasient devant la lune et les étoiles brillant dans le ciel. Bien que de condition modeste, ils brûlaient du désir de se mêler, d'une manière ou d'une autre, aux cercles de la cour. Pourtant, bien que Sadamori du clan Taira eut écrasé la rébellion de Masakado, il ne fut pas admis à la cour, pas plus que ses descendants, parmi lesquels figurait pourtant l'illustre Masamori. C'est Tadamori, le fils de ce dernier, qui fut le premier de son clan à y être admis. Son successeur, Kiyomori, et son fils Shigemori, non seulement partagèrent la vie de la noblesse de la cour, mais encore entrèrent dans la famille impériale, lorsque la fille de Kiyomori épousa l'empereur et lui donna un enfant. Il n'est pas plus facile d'atteindre la boddhéité que d'entrer à la cour pour une personne de basse condition, ou, pour une carpe, de remonter la Porte du Dragon.

Ainsi, pour atteindre la boddhéité, Shariputra pratiqua les austérités de bodhisattva pendant soixante éons, mais il finit par céder devant les obstacles et retomba dans les voies des Deux Véhicules. Même ceux qui reçurent l'enseignement de Shakyamuni, alors qu'il était le seizième fils du bouddha Daitsû, sombrèrent dans le monde des souffrances pendant la durée de sanzen jintengô. D'autres, qui avaient reçu son enseignement dans le passé encore plus lointain où il atteignit pour la première fois l'illumination, souffrirent pendant la durée de gohyaku jintengô. Toutes ces personnes pratiquaient le Sûtra du Lotus, mais lorsque le Démon du Sixième Ciel prit la forme de leur souverain ou d'autorités diverses pour les persécuter, elles abandonnèrent leur foi et se mirent donc à errer à travers les Six Voies, pendant d'innombrables éons.

Jusqu'à présent, ces événements semblaient ne pas nous concerner, mais les persécutions que nous affrontons aujourd'hui sont de même nature. Quoi qu'il en soit, tous mes disciples doivent cultiver un fort désir d'atteindre l'illumination. Nous avons la grande chance d'être en vie après les graves épidémies de ces deux dernières années, mais devant l'imminence de l'invasion mongole, il semble aujourd'hui que bien peu survivront. En définitive, nul ne peut échapper à la mort. Les souffrances qu'entraînera l'invasion ne sauraient être pires que celles que nous rencontrons à présent. Puisque la mort est certaine dans les deux cas, vous devriez choisir de donner votre vie pour le Sûtra du Lotus. Considérez une telle offrande comme une goutte de rosée qui rejoindrait l'océan ou comme un grain de poussière qui retournerait à la terre. On lit dans un passage du septième chapitre du Sûtra du Lotus : " Nous désirons partager ce bienfait avec tous les êtres sans aucune distinction afin que, tous ensemble, nous atteignions la boddhéité ".

Avec mon profond respect,

Nichiren
Le sixième jour du onzième mois

Post scriptum :
J'écris cette lettre en témoignage de ma profonde gratitude pour les encouragements que vous donnez aux personnes touchées par la persécution d'Atsuhara.

 

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